Blottie sur la rive gauche de la Seine, en face de Vernon, Saint-Marcel est aujourd’hui une commune d’environ 4 500 habitants — les Saint-Marcellois — mais son histoire plonge ses racines bien plus loin que sa silhouette actuelle de petite ville normande.
Des origines antérieures aux Gaulois
De nombreux vestiges archéologiques mis au jour sur le territoire de la commune attestent d’une occupation humaine dès les temps les plus anciens, bien avant l’arrivée des peuples gaulois. Le site, adossé à un coteau et bordé par le fleuve, offrait déjà tous les avantages qui feront sa fortune durant des siècles : eau, terres fertiles et position abritée.
Le temps de « Longueville » et la naissance de la paroisse
Dès le Xe siècle, et sans doute bien avant, le territoire actuel de Saint-Marcel appartenait, avec Saint-Just, Saint-Pierre-d’Autils et Le Goulet, à un vaste domaine agricole connu sous le nom de Longueville (du latin longa villa, « grand domaine agricole en longueur », allongé le long de la Seine). C’est seulement par la suite que chaque paroisse prit le nom de son saint patron : ainsi naquit Saint-Marcel.
Une charte du duc Richard II, datée d’environ 1010, mentionne déjà le lieu sous la forme Sanctus Marcellus in Longavilla. Le nom évoluera ensuite en « Saint-Marcel-de-Longueville » (usité du XIIIe au XVe siècle), puis en « Saint-Marcel-lez-Vernon » au XIXe siècle, avant de se fixer sous sa forme actuelle.
Dès le haut Moyen Âge, la fertilité des coteaux assure à plusieurs grandes abbayes normandes — Bernay, Jumièges, Fécamp — des revenus substantiels en dîmes et en vin. Le vignoble marque si profondément l’identité du village que son souvenir subsiste aujourd’hui encore dans le blason de la commune.
Une terre disputée entre France et Angleterre
Au Moyen Âge, la position de Saint-Marcel, juste en face de la place forte de Vernon, la place directement au cœur des rivalités entre le royaume de France et le duché de Normandie, alors sous influence anglaise. En 1153, le roi Louis VII fait incendier les villages du domaine de Longueville dans l’espoir d’affaiblir le verrou stratégique que représentait Vernon — en vain, puisque la ville « resta à l’anglois ». Passée l’épreuve, la vie reprend son cours dans la petite cité, alors morcelée en plusieurs fiefs dont les noms ont perduré jusqu’à aujourd’hui dans la toponymie des quartiers du village.
Au XVe siècle, alors que le bourg continue de prospérer entre coteaux couverts de vignes et cultures variées, Saint-Marcel se dote d’un clocher de pierre, de style roman et campagnard, qui remplace une construction religieuse en bois du XIIe> siècle.
Une empreinte littéraire au Grand Siècle
Le XVIIe siècle apporte à Saint-Marcel un parfum de littérature classique : le dramaturge Pierre Corneille tombe sous le charme de Marie Lampérière, dont la famille tenait le fief de Montigny sur la commune. Il n’est pas interdit de penser que la « belle Marcelloise » inspira, une fois devenue son épouse, l’auteur du Cid.
De la paroisse à la commune
La Révolution française transforme profondément le village : les petits fiefs disparaissent — ou plutôt, leurs propriétaires en sont dépossédés — pour devenir de simples lieux-dits, tandis que la paroisse perd son statut religieux pour intégrer la grande famille des communes de France.
Au tournant du XIXe siècle, la population, qui n’a cessé de croître lentement malgré les soubresauts de l’histoire, avoisine les 800 habitants, un chiffre qui restera à peu près stable pendant plus d’un siècle. En 1860, l’Eure devient le premier département industriel de France grâce à ses innombrables moulins — et Saint-Marcel n’est pas en reste, avec ses quatre moulins battant le grain ou actionnant de petites fabriques.
L’essor industriel et ouvrier
C’est dans les années 1870-1880 que naissent les premières usines de la commune, toutes implantées dans le bas de la ville, entre la Seine et la route de Rouen, à la limite de Vernon : la fabrique de colorants Steiner, les filatures Gadmer, l’usine Ballon ou encore la tannerie Legras.
À partir de 1910, Saint-Marcel se dote de véritables cités ouvrières, comme la cité Meyer. En 1936, l’implantation d’une autre grande fabrique, la Manuca, donne à son tour son nom à un quartier — le Haut Marais, à la limite de Saint-Just — qui connaît alors son heure de gloire économique.
Cet essor industriel s’accompagne d’une explosion démographique : la population dépasse le seuil des 1 500 habitants vers 1935, l’une des plus fortes croissances enregistrées en un siècle dans le département de l’Eure. Développement économique et dynamisme démographique ne se quitteront plus, façonnant la petite ville au cadre de vie préservé que l’on connaît aujourd’hui.
L’arrivée de la communauté italienne
C’est précisément dans ce contexte de croissance industrielle que s’installe, à partir du début des années 1920, une importante communauté italienne, en grande partie originaire de la province de Bergame, en Lombardie. Fuyant un monde agricole où les revenus restent très bas, malgré une économie déjà largement tournée vers l’industrie textile, ces migrants trouvent à Saint-Marcel un débouché dans les filatures alors en plein essor. Leur venue s’inscrit dans un mouvement plus large de départs organisés depuis la province de Bergame vers la Normandie au lendemain de la Première Guerre mondiale, encadré notamment par l’Œuvre Bonomelli, association catholique d’assistance aux émigrés italiens, et par un secrétariat bergamasque chargé d’orienter les candidats au départ.
Ces familles s’installent en nombre dans la cité Meyer, l’un des quartiers ouvriers bâtis à partir de 1910 pour loger le personnel des usines locales. Une immigration italienne s’y maintient durablement, de 1923 jusqu’aux années 1960, période qui a fait l’objet d’études universitaires consacrées à cette page de l’histoire locale. Par leur travail dans les filatures et les fabriques du bas de la ville, ces nouveaux habitants ont contribué à part entière à l’essor industriel et démographique de la commune durant l’entre-deux-guerres puis dans les décennies d’après-guerre, laissant une empreinte durable dans la mémoire et le tissu social de Saint-Marcel.
Saint-Marcel aujourd’hui
Rattachée à l’agglomération de Vernon et à l’aire d’attraction de Paris, Saint-Marcel a conservé un patrimoine remarquable : l’église Saint-Marcel, le monument dit « Pyramide de la Croix Blanche » (1759), obélisque élevé par le maréchal de Belle-Isle en mémoire de son fils, le comte de Gisors, tué à la bataille de Krefeld, ou encore le centre culturel Guy-Gambu. Labellisée « Ville fleurie 3 fleurs » depuis plus de vingt ans, la commune accueille aussi plusieurs entreprises de pointe, dans les domaines de l’aéronautique, de la mécatronique et de l’industrie.
C’est cette longue histoire — terre de vignes et d’abbayes, enjeu des rivalités franco-anglaises, muse d’un grand auteur classique, puis cité ouvrière du XIXe siècle — qui donne aujourd’hui tout son sens aux liens tissés par notre comité de jumelage avec les villes partenaires de Saint-Marcel.









